Le prix de la souveraineté numérique
Je crée un service en Europe et un de mes principes c’est d’essayer au maximum de construire ça sur une stack 100% Européenne, ou à minima non US. Mes serveurs tournent chez Hetzner, mon CDN est Bunny.net, j'utilise Scaleway pour plusieurs services, Hostinger pour une partie du DNS… Sur le papier, c’est cohérent.
En réalité, c'est un peu plus compliqué.
Les compromis
Des fois il y a des services que j’ai tellement l’habitude d’utiliser que j’ai oublié qu’ils étaient US, je pense à Sentry par exemple. C’est un service que j’utilise depuis au moins une décennie et j’ai vraiment du mal à m’en passer. Le pire c’est que si je trouve un service équivalent, c’est plutôt simple d’en sortir mais comme ça me coute 0 euros aujourd’hui, je me dis que c’est pas non plus une urgence, je finance pas un produit US pour l’instant.
J’accepte avec plaisir des suggestions ;)
Les dépendances critiques
Ensuite il y a des services critiques, open source, mais bel et bien US, je pense à Let’s encrypt. On pourrait me dire que c’est juste de la tuyauterie, c’est open source, on s’en fiche etc… Dans les faits, Let’s Encrypt a interdit son usage en Iran et en Russie également. Ca fait partie des briques de base qu’on devrait avoir en Europe pour rester souverain.
Dans les autres services critiques, il y a le paiement. J’utilise Stripe, et même s’il y a une antenne officielle en Europe ça reste un produit US. Il n’y a pas pour l’instant d’équivalent de cette qualité mais on commence à voir des produits plutôt intéressants qui émergent, je pense à Creem.io, Paddle, ou Mollie. Il y a toujours ça et là des petites fonctionnalités qui m’empêchent de vraiment faire la bascule mais les alternatives sont désormais assez sérieuses pour être utilisables dans de nombreux cas.
Mais depuis hier je me heurte à un nouvel obstacle, les emails.
Le problème des emails
Envoyer des emails n’est pas si simple qu’il y parait. Alors déjà, petit point de vocabulaire, on va distinguer :
- les emails transactionnels (oubli de mot de passe, vérification d’adresse etc…).
- les emails marketing, envoyés en masse à plusieurs destinataires (par exemple une newsletter)
Maintenant qu’on sait faire la différence, il faut comprendre que certains opérateurs refusent l’envoi d’emails marketing pour de nombreuses raisons (volonté de préserver leur réputation IP pour ne pas se faire blacklister, et pour limiter leur exposition à certains risques juridiques lié à la façon dont on envoie les emails marketing).
Pas de chance, Writizzy est un service qui peut se comparer à Beehiiv et Substack. J’envoie des newsletters.
Si j’ai choisi Scaleway à l’origine, c’est pour deux raisons :
- C’est en Europe
- Le cout pour mille emails (CPM) est de 0.25 euros.
Le mur économique
Et c’est là que tout se complique.
Le CPM c’est le nerf de la guerre. À ce niveau-là, quelques dizaines de centimes de différence changent complètement l'économie du produit. Tous les autres concurrents en Europe sont entre 0.4 et 1 euros en CPM. Entre 2 et 4 fois plus cher que Scaleway.
A ce prix la, il est impossible d’être rentable face à mes concurrents. Je ne peux pas vendre une offre compétitive avec un CPM au dessus de 0.25 si je prends une offre Européenne.
À ce stade, trois choix s'offrent à moi :
- Construire mon propre opérateur.
Je peux utiliser un produit open source (postalserver ou hyvor relay), construire ce qui manque par dessus et devenir moi-même opérateur email. C’est un chantier titanesque (vraiment…)
- Passer chez un fournisseur américain.
Il existe des solutions a 0.10 de CPM, jusqu’à 10x moins cher que certains produits EU !!
- Renoncer à proposer une offre compétitive.
A long terme, le 1er choix me semble le plus judicieux. Mais à court terme, j’ai déjà des clients, et c’est l’impératif économique qui va s’imposer à moi.
Est ce que vraiment on a envie que ce soit ça le prix de la souveraineté ? Etre moins compétitif à l’international ?
Et donc ?
Ca me fait suer de devoir choisir entre mes valeurs et la viabilité économique.
Si j'ai écrit cet article, ce n'est pas pour dire qu'il est impossible de construire un SaaS européen. Au contraire, je pense que c'est de plus en plus réaliste. Le problème n'est plus vraiment de trouver des alternatives. Elles existent désormais dans beaucoup de domaines.
Mais il faut qu’elles soient compétitives, notamment sur certains services critiques où les marges sont extrêmement faibles. Ne venez pas me dire qu’on peut pas faire moins cher qu’un service US. Je connais la réalité des boites US, les salaires sont plus élevés, leur cout marketing sont plus élevés, il n’y a rien qui justifie qu’on soit entre 4 et 10x plus cher. Et c’est pas un souci d’échelle non plus, en vendant plus cher que le marché, c’est normal de pas avoir plus de clients.
Je continuerai à privilégier des solutions européennes dès que c'est possible. Pas parce qu'elles sont européennes, mais parce que je veux qu'un jour elles deviennent les meilleures.
En attendant, certaines décisions seront dictées par l'économie plutôt que par mes convictions.
Et il faut aussi qu’on se dise quand ça bloque. Pas pour se plaindre, mais pour montrer où il reste des opportunités. Et il y en a.

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