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Le piège de la transparence par défaut sur Bluesky et le protocole ATProto

PDS public, likes visibles, métadonnées exposées : sur Bluesky, tout se croise. Attention, la transparence a un prix.

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Hugo
Hugo29 août 2026 · 11 min

Vous connaissez peut-être Bluesky ? C’est un des multiples clones de twitter né en 2019.

Mais c’est loin d’être “juste” un clone, Bluesky est né dans les projets de recherche au sein de Twitter. C’est littéralement l’évolution qu’aurait du suivre Twitter si la société n’avait pas été racheté par Elon Musk en 2021.

Pour tout vous dire, c’est Jack Dorsey (alors CEO de Twitter) qui en fait l’annonce en 2019. C’est ensuite Parag Agrawal qui prend la tête le projet avant de devenir CEO de Twitter.

Bref, c’était un projet clé de Twitter qui visait à décentraliser les réseaux sociaux.
L’idée de la décentralisation était de trouver une solution à tout ce qui a tué Twitter, la concentration d’un pouvoir trop grand aux mains d’une seule entreprise.
Bluesky voulait que tout soit transparent et ouvert afin d’éviter toutes les dérives qu’on peut constater sur X avec son algo largement biaisé pour servir des intérêts personnels ne puisse se reproduire.
La modération, les recommandations, l’hébergement, tout peut être délégué à d’autres, donc chaque utilisateur peut, en théorie, choisir ce qu’il voit, où sont hébergés ces données et ce qu’on lui recommande.

Mais cet idéal comporte quand même des failles. Et c’est de ça dont j’aimerais parler aujourd’hui.

Réseaux décentralisés et fédérés

Bluesky n’est pas le premier à proposer un réseau décentralisé.

Mais si on parle de réseaux sociaux, au sens plus moderne du terme, je dirais que l’un des premiers c’est d’abord les newsgroup qui fonctionnaient sur usenet. Si c’est apparu en 1979, je l’ai pour ma part utilisé bien plus tard, pendant mes études (entre 1997 et 2001). Faut dire qu’en 1979 j’étais plus intéressé par apprendre à mettre correctement ma nourriture dans ma bouche qu’à parcourir les serveurs universitaires américains.

Ah oui d’ailleurs, puisque je parlais de mes études, c’est dans la même période que j’ai commencé à faire du fansub, du sous titrage amateur d’anime japonais, et c’est la que j’ai découvert d’autres réseaux sociaux décentralisés comme IRC, ou Direct Connect. Sachant qu’une partie du téléchargement, illégal, des animes sous titrés se faisait via les newsgroup justement. La boucle était bouclée.

Mais pour ces réseaux la, on ne parle pas vraiment de réseaux fédérés. C’est à dire que si vous étiez présent sur un channel IRC, vous ne pouviez pas voir ce qui se passait sur un autre channel IRC, et pareil dans Direct Connect.

Les premiers réseaux sociaux fédérés sont apparus vers 2008 avec Laconica/StatusNet puis Diaspora en 2010. Mais là je n’ai aucune anecdote personnelle à raconter sur ces réseaux parce que, je ne sais pas pourquoi, mais je suis totalement passé à côté quand ils sont sortis.

Pour autant, il y a plein de choses intéressantes à dire sur ces deux réseaux. A l’origine Laconica/StatusNet c’est une sorte de refuge de la communauté du libre face à Twitter et d’ailleurs les premières versions de Mastodon tournaient sur le protocole OStatus, lui même héritage direct du travail fait sur StatusNet. Donc on peut parler de filiation entre StatusNet et ActivityPub/Mastodon.

Quand à Diaspora, c’est un peu moins joyeux. Si le projet démarre bien avec une campagne kickstarter réussi de 200 000$ visant à faire un facebook décentralisé, l’un des fondateurs, Ilya Zhitomirskiy se donnera la mort à seulement 22 ans ce qui donnera un sérieux coup de frein au projet initial. Le réseau diaspora s’illustrera ensuite en 2014 pour avoir été le refuge numérique de l’état Islamique. La nature même du réseau empêchait toute action centrale pour lutter contre le contenu créé par Daesh, ce qui a mis en lumière une partie des défis des réseaux fédérés et ce qui a eu des conséquences sur la conception de Bluesky par la suite.

Il faut attendre 2016 pour voir une nouvelle initiative apparaître avec Mastodon puis le protocole ActivityPub en 2018.
Le réseau a connu un certain succès avec 15M d’utilisateurs (mais seulement 1M d’actifs mensuels) mais il s’est confronté à plusieurs problèmes de conception :

  • une certaine forme de complexité à l’inscription (le choix d’un serveur)
  • l’identité qui est lié au serveur et qui rend difficile le déplacement

S’inscrire c’est déjà faire un choix puisque le serveur peut décider avec qui il se fédère ou pas, ces règles internes de modération et si le serveur ferme du jour au lendemain, votre compte meurt avec lui.

Le fait même qu’un serveur puisse être autonome sur tout, modération, autorisation de partir etc… a fait dire à plusieurs personnes que nous avions un royaume contre une fédération de fiefs seigneuriaux.

Et c’est là qu’est arrivé Bluesky avec son protocole ATProto en 2019.

Bluesky n’est pas ATProto

Bluesky c’est le porte étendard mais Bluesky c’est uniquement une implémentation d’un protocole.
Avec ce protocole, ATProto, il y a un objectif : c’est que n’importe qui puisse refaire une application comme Bluesky, proposer de l’hébergement de vos données sur un serveur (un PDS), enrichir le protocole pour ajouter de nouveaux types d’applications. Refaire Facebook, linkedin, instagram, tout devient possible, avec la même base d’utilisateur.

En pratique on a longtemps pointé du doigt que à part Bluesky, il ne semblait rien exister d’autres. Mais ça, c’était avant. Bluesky cohabite désormais avec Eurosky, Graysky ou Blacksky pour le microblogging et avec de nombreuses autres applications comme Tangled, Sifa.id, flashes etc…

Et pour répondre aux questions de la modération qui ont été soulevé par Diaspora, un utilisateur peut désormais choisir ces services de modérations et une application comme Bluesky peut aussi masquer du contenu.

Ca permet de répondre rapidement à du contenu qui n’aurait pas sa place sur le réseau mais c’est suffisamment souple pour vous permettre de le consulter sur votre propre AppView si jamais vous le souhaitiez.

Quand aux problèmes soulevé par Mastodon, autour de la portabilité d’identité, et le risque de choisir un serveur qui modifie ces règles en cours de route ou décide de ne pas se fédérer avec des serveurs qui vous intéressent, et eh bien tout cela est également résolu. L’identité n’est pas lié au serveur mais à un annuaire et toutes les fonctionnalités (modération, feeds etc…) sont portables d’une AppView à l’autre.

Maintenant que je vous ai un peu vendus le protocole, il faut que je reboucle avec mon sujet de départ. Pourquoi l’une de ses plus grandes forces est aussi un risque pour vous ?

La transparence par défaut

Sur le réseau ATProto, tout est public. C’est à dire que vous pouvez consulter l’intégralité du réseau, connaitre le nombre d’utilisateurs, les actifs, faire des études de réseau pour observer la diffusion d’une idée bien précise, créer de l’outillage pour identifier les réseaux de comptes suspects.

C’est une énorme force et l’un des principals griefs reprochés à X depuis qu’ils ont fermé leurs Apis. Or, en Europe, X avait une obligation légale d'accès aux données pour fournir aux chercheurs agréés afin de lutter contre la désinformation. Musk ayant un certain intérêt qu’on ne puisse pas étudier les biais algorithmiques sur sa plateforme, il est désormais en conflit avec les autorités Européennes sur le sujet.

Mais ça, c’est impossible sur ATProto. Sauf que cette force se révèle aussi un vrai problème pour vous.

Vous avez peut être vu le nouvel onglet “news” dans mu.social (un client alternative à bluesky) ? Dedans vous pouvez indiquer vos préférences en termes d’infos :

1ere étape de l'écran news
1ere étape de l'écran news

Et vous pouvez également sélectionner des journaux à suivre :

étape 2 de l'écran news
étape 2 de l'écran news

Mais notez la dernière remarque :

I understand my topic and source selections will be published as a public record linked to my account, and agree to share them.

Tout est publique.

Mais en réalité, ça vaut pour tout. Tous mes likes sont publics, toutes les personnes que je suis, toutes les personnes que je bloque.

Mais ça va au delà de ca. Je vous invite à regarder les données de mon PDS.

les données de mon PDS
les données de mon PDS

Vous avez ici plein d’informations :

  • j’ai un profil sur sifa.id
  • j’ai “endorsed” des gens sur sifa.id et vous pouvez savoir qui
  • j’ai une publication sur offprint (une alternative à Writizzy que j’ai voulu tester)
  • j’ai publié writizzy sur atstore
  • j’ai une publication sur Writizzy (ce blog)

Bref, toute mon activité lié à mon handle @eventuallycoding.com est disponible publiquement sur mon PDS.

Et ça, mine de rien, c’est un problème.

Vous n’avez pas besoin de savoir à qui je suis abonné sur standard-reader, et donc ce que je lis. De la même façon que vous n’avez pas besoin de connaitre mes orientations politiques, sexuelles ou religieuses.

L’intérêt de la décentralisation c’est, en partie, d’éviter de donner à une seule entreprise trop d’informations sur moi en croisant toutes mes données. Avec mon usage d’ATProto, je viens de donner ce croisement gratuitement.

Imaginez un forum propulsé par atproto sur lequel je viendrais parler de problèmes personnels, une addiction, une situation familiale compliquée. Vous ne devriez pas le savoir.

Bref, j’aime beaucoup le potentiel de Atproto. Par exemple, j’avoue avoir été séduit dans un premier temps quand j’ai construit mon profil sur sifa.id : https://sifa.id/p/eventuallycoding.com, une sorte de néo Linkedin. Bon déjà, techniquement c’est super intéressant d’une part et ça séduit le geek en moi mais c’est secondaire pour le grand public.
L’autre point c’est que je trouvais ça puissant de voir que sifa.id aggrégait automatiquement mes posts bluesky, mes contributions tangled, ou mes articles de blogs.

Mais en y réfléchissant bien, il y a un risque. J’ai pas forcément envie de voir mes photos de vacances posté sur flashes/instagram ou des posts sur les forums que j’évoquais plus haut arriver au même endroit.

Bref, la transparence oui, mais jusqu’à un certain point.

Et si l’information devenait privée ?

Pour l’instant, atproto n’a pas de notion de donnée privée. Mais ça pourrait changer. Une nouvelle fonctionnalité est en cours de déploiement avec les Spaces Atproto.

Sur le papier, ça semble prometteur. Cela permettra d’avoir des informations privées sur lesquelles je pourrais décider qui a accès. Les cas d’usages qu’on peut imaginer rapidement :

  • des forums avec des sections privées réservées à des membres
  • des messages privées natifs sur bluesky (actuellement les messages privées ne sont pas stockées sur Atproto)
  • du contenu réservé aux membres sur un blog (writizzy gère déjà ce cas la, mais en n’utilisant pas atproto justement)
  • des drafts privé sur un blog

etc…

Mais attention, c’est loin d’être suffisant. Il n’y a pas de notion de chiffrement. Les données sont privées, c’est le PDS qui va fournir l’accès ou non aux données mais celles-ci sont stockées en clairs. Certes, ça limite qui a accès à la données, mais la donnée existe, accessible aux administrateurs de votre PDS.

Vous pourriez bien sur héberger vous même votre PDS, mais avec l’absence de chiffrement je n’en ferais cependant pas un coffre fort pour des informations sensibles.

Dans tout cas les cas, ça ne résous pas un problème conceptuel, le fait d’associer un handle (votre identité) à tout un tas d’informations qui ne devraient pas se mélanger.

Sur le Web classique, on séparait ses usages par cloisonnement. Je créais un compte sur Reddit anonyme, un compte LinkedIn etc… Ici, la promesse de la portabilité pousse à l'effet inverse : une seule identité, qui rassemble toute les infos sur un serveur (un PDS).

Les solutions ?

Atproto est une excellente base technique pour nous permettre de construire tout un tas de réseau sociaux décentralisés et fédérés et sortir enfin des Big Tech.

Déjà il faut attendre quand même quelques évolutions importantes du protocole :

  • du chiffrement de bout en bout sur certaines données. Oui je comprends que c’est difficile de chiffrer les Spaces et gérer la rotation des clés à chaque entrée/départ, mais on pourrait par contre chiffrer les DM entre deux individus.
  • un mécanisme de masquage des métadonnées (par exemple mes préférences pour l’affichage des news, mes likes, les gens que je bloque) comme Zero knowledge proof

Mais peut-être que le vrai sujet est personnel.

Ce qui est sûr c’est qu’atproto, même s’il permet de résoudre le problème de la centralisation excessive chez un acteur privé, ne doit pas nous donner d’illusion. S’il résous le problème de la transparence, il ne traite pas celui du respect de nos vies privées. J’attends plus de ce qu’il propose mais dans tout les cas, le défi de la confidentialité repose sur nous.

Nous devons mettre en place une certaine forme d’hygiène personnelle vis à vis de ces réseaux en recréant le cloisonnement que nous avions avant avec un séparation stricte des identités. Même si c’est tentant et encouragé, il faut prendre le reflexe d’utiliser plusieurs identités pour séparer les activités (Public/Pro/associatif etc…). Ayez plusieurs handles. Ne traitez pas le login avec Bluesky comme vous l’avez peut-être fait avec le login Google.

Enfin, beaucoup d’entre nous ont trop facilement pris l’habitude de confier des informations sensibles sur internet. Personne n’a besoin de connaitre votre date de naissance, votre localisation, vos statut marital et j’en passe. Ne recréez pas vous même votre propre panoptique.

Hugo

Écrit par

Hugo

Software Engineer with more than 20 years of experience. I love to share about technologies and startups

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