IA & Licenciements : Et si l'intelligence artificielle n'était qu'une excuse ?
Eh bien ça y est, le nombre de licenciement dans la tech explose. Selon RationalFX le nombre total de départ devrait grimper à 273 000 d’ici fin d’année.
Et si ce chiffre tout seul ne veut pas dire grand chose, sachez qu’il représente environ 10 fois le volume annuel des licenciements pré covid.
A ce titre, est-ce qu’on peut se dire que l’humain se fait progressivement remplacer par l’IA comme beaucoup nous l’annoncent ?
| Année | moyenne annuelle |
|---|---|
| 2010-2019 | entre 15 000 et 3 0000 |
| 2020-2021 | 85 000 |
| 2022 | 165 000 |
| 2023 | 264 000 |
| 2024 | 153 000 |
| 2025 | 245 000 |
| 2026 | 273 000 (prévision) |
D’ailleurs en France l’INSEE parle d’une contraction du marché de l’emploi lié directement à l’essor de l’IA :

Mais bon, corrélation n’implique pas causalité donc on est en droit de se demander si au delà des effets d’annonce, il y a pas autre chose qui se cache.
Alors j’ai voulu aller un peu plus loin et m’intéresser aux causes profondes pour comprendre cette vague. Et il s’avère que l’IA n’est peut-être pas notre souci le plus important.
Larges vagues de départs causés par l’IA
Si on lit les dernières actualités il y a de quoi s’inquiéter :
- Oracle vient de licencier 30 000 personnes (20% de ces effectifs)
- Block a supprimé 40% de ces effectifs
Et j’aurais pu vous citer Meta, Amazon, Klarna, ASML, Ericsson, Salesforce, la liste est longue…
Dans la plupart des cas, l’IA fait partie des raisons invoquées. Et ce narratif a un avantage majeur car sur le papier ces boites disent : on automatise, on gagne en productivité et on réduit nos couts fixes. Ce qui a plutôt tendance à rassurer les actionnaires.
Le cours de bourse de Block par exemple s’est un peu redressé en février suite aux annonces :

Et c’est pareil pour le cours de l’action chez Oracle (annonce faite le 30 mars)

Maintenant des doutes subsistent et comme le dirait cet article : “est ce que ce serait pas surtout des licenciements avec un meilleur marketing, de l’AI washing ?”
Block compense surtout des erreurs de gestion passées
Block c’est le nouveau nom de Square, une entreprise de paiement que vous connaissez peut-être via son petit terminal de paiement qui est désormais assez présent un peu partout :

Mais Block c’est pas uniquement un terminal de paiement, c’est aussi des boites dans la crypto parce que son fondateur, Jack Dorsey, est un grand convaincu des crypto monnaies.
Jack Dorsey c’est aussi l’ex fondateur de Twitter qui a revendu l’entreprise à Elon Musk il y a quelques années.
Or Jacky, il a tendance à voir grand. Twitter faisait 8 000 employés lorsqu’il a revendu l’entreprise, entreprise qui tourne aujourd’hui avec 2800 personnes.
Chez Block, l’entreprise a vu un triplement de ces effectifs post covid. On parle d’une entreprise de 12 000 employés qui n’en faisait “que” 4000 pré 2020.
Alors bien sûr on peut le comprendre en regardant l’effet covid sur l’action Block

Sauf que le retour à la réalité en 2022 fait plutôt mal. L’entreprise stagne, et avec une explosion de la masse salariale, ça ne pouvait pas bien finir.
On a donc commencé à voir des plans de performance se dessiner :

Parce que si on regarde les fondamentaux économiques comme le fait cet article, et bien on se rend compte surtout que Block est largement moins rentable que ces concurrents avec une marge brute inférieure de moitié par rapport à eux.
L’IA aujourd’hui c’est surtout une manière “jolie” de maquiller des erreurs de gestion pour rassurer ces investisseurs.
Oracle ne licencie pas pour des gains de productivité
Le cas d’Oracle est un peu différent. Officiellement, c’est pas des départs causés par des gains de productivité, mais une réorientation des investissements vers de l’infrastructure pour supporter l’IA.
Dans leur cas aussi le cours de la bourse est plutôt inquiétant mais c’est pas le moteur principal des changements.

Comme le dit cet article, c’est avant tout de l’investissement.
The job cuts at Oracle come as it has invested heavily in AI, spending both on its own infrastructure and on partnerships with other companies like OpenAI.
It plans to spend at least $50bn (£37.8bn) on infrastructure this year, and it has also raised $50bn in debt in order to "meet demand" for even more AI infrastructure.
Oracle is also part of the Stargate initiative, alongside OpenAI, Softbank and MGX, an AI investment fund backed by US President Donald Trump.
Ici il s’agit donc avant tout de réorienter son capital d’une activité traditionnelle qui bat un peu de l’aile vers une activité qui est censé la supplanter dans quelques années.
En réalité je ne vais pas critiquer. C’est une stratégie, un pari. Un pari énorme mais qui rentre dans la même catégorie que celui qu’aurait du faire Kodak quand le numérique est arrivé. Et Oracle n’a pas envie d’être le nouveau Kodak.
Le marché anticipe des gains non réalisées
Et c’est bien le sujet, personne n’a envie d’être le nouveau kodak.
Quand un leader (comme Block, Google ou Meta) licencie 10 % de ses effectifs et que son action monte en Bourse le lendemain, toutes les autres boites sont tentés de faire pareil.
Licencier parce qu'on a mal géré sa boîte serait un aveu d'échec alors que licencier parce qu'on "se transforme grâce à l'IA" c’est une vision d'avenir.
Et ce FOMO (peur de rater quelque chose), c’est ce qui explique beaucoup de plan de départs actuels. On parle de “RIFs before reality” chez Gartner, l’anticipation de gains non réalisées :
The employment deal is being rewritten in real time. CEOs are making bold moves based on AI’s promise rather than its proven impact. Layoffs linked to AI dominated headlines last year, but Gartner data shows fewer than 1% were due to actual productivity gains.
Cette anticipation conduit à des réorientations d’investissement. Le cas d’Oracle est représentatif à ce niveau. Tout le monde n’investit pas dans une infrastructure mais beaucoup réinvestissent dans l’ingénierie de façon à automatiser d’autres fonctions de l’entreprise mais surtout à être prêt pour l’avenir.
AI is no longer just a growth story; it’s a cost-reduction tool, and firms are restructuring accordingly. What we’re witnessing is a shift from headcount-driven expansion to automation-led productivity, a transition that will define the tech sector in the coming years,
Alan Cohen, analyst chez RationalFX.
Bon, ce qui est pas nouveau, et je constate une certaine forme d’hypocrisie d’une partie des développeurs qui découvrent aujourd’hui que leur métier a toujours eu pour but d’automatiser le métier des autres. C’est dommage de le découvrir quand ça nous touche personnellement…
Bref, ce qui est sûr c’est que les boites anticipent des réductions, sans avoir encore la démonstration des gains à venir. C’est pas juste quelques layoffs et on aurait des signes notamment relevé par cet article du fondateur de levels.fyi : on assiste à une simplification des chemins de carrière :

Un plan de licenciement c’est ponctuel. Mais quand on commence à supprimer des échelons dans les chemins de carrière, c’est qu’on anticipe une tendance durable de réduction globale des effectifs.
Et pourtant, encore une fois, les gains ne sont pas si évidents que ça pour l’instant.
Des gains de productivité pas encore largement démontré
On a tous notre opinion sur le sujet.
Je considère que je suis plus productif avec l’IA. Mais c’est pas l’avis de tout le monde.
Mais dans tout les cas, ce sont juste des opinions.
Il existe des études autour du sujet de la productivité mais il existe pas de consensus.
On peut trouver des études qui démontrent qu’on est moins productifs mais on peut aussi en trouver d’autres qui disent l’inverse.
Alors les causes sont multiples, la première c’est ce qu’on appelle le paradoxe de la productivité :
You can see the computer age everywhere but in the productivity statistics
Et oui, on se demandait à l’époque si l’informatique nous permettait vraiment d’être plus productifs. C’était pas du tout une certitude.
Ce paradoxe il s’explique de deux façons.
La première c’est que les entreprises passent plus de temps à configurer les outils, à former les gens et à réorganiser les flux qu'à produire réellement plus.
Et la seconde c’est parce qu’une nouvelle technologie nécessite un temps d’apprentissage qui peut être assez long pour être maitrisé. Et c’est ce qu’on voit aujourd’hui, l’usage de l’IA est totalement nouveau. Et beaucoup vont juste plus vite à faire ce qu’ils faisaient mal avant.
Et puis comme c’est pas comme si on savait mesurer la productivité des devs. Je rappelle que cette question n’a pas toujours pas trouvé de réponse universelle depuis qu’on se la pose.
Maintenant j’ai aussi entendu pas mal de CTO/DSI en fonction qui disent en off qu’ils ont les moyens de faire la démonstration. Mais qu’ils ont pas envie de la faire. Parce que faire la démonstration reviendrait ensuite à prendre des décisions qu’ils ont pas envie de prendre.
Et je peux vous dire que dans cette période, je suis ravi de plus être CTO…
Des raisons économiques plus profondes
Maintenant malgré tout, on l’a vu, gain de productivité ou pas, est-ce qu’on peut vraiment dire que tout les layoffs actuels sont liés à l’IA ? Sans doute pas.
Une étude citée récemment montre que 59 % des responsables RH admettent que l'IA a été utilisée comme "couverture" pour justifier des coupes budgétaires qui étaient en réalité dictées par :
- Le sur-recrutement post-COVID.
- La pression des investisseurs pour augmenter les marges.
- Des erreurs de stratégie interne.
Mais ce serait hyper réducteur selon moi.
C’est surtout la énième démonstration que nous avons changé d’ère post covid. Entre l’augmentation de l’inflation, les guerres commerciales en cours et les débats sans fin sur les droits de douane, l’explosion des couts sur l’énergie, les différents conflits qui paralysent une partie des échanges commerciaux internationaux, on est surtout en pleine récession.
L’IA c’est une facade pour masquer le reste. Quand Trump s’excite sur son projet Stargate (construction de datacenter), c’est du storytelling pour cacher la misère même si c’est vrai que l’IA c’est sans doute l’un des moteurs du secteur militaire dans les années à venir et la perte de vitesse des US sur le sujet les fait sans doute flipper.
Oui, parce que le pire c’est que même sur l’IA, c’est pas dit que les gens qui mènent la danse seront américains.
Les dernières modèles chinois comme Ernie, DeepSeek, Qwen, Kimi sont largement au niveau par rapport a du Gemini ou ChatGPT, sans avoir forcément couté le même prix. Kimi et Deepseek aurait couté 10% lors des phases d’entrainement par rapport à leur homologues américains.
Ce qui, au passage, est d’ailleurs encourageant mais surtout logique, la techno s’améliore et on n’a jamais vu dans le passé des technos rester aussi peu efficientes avec les années. L’ordinateur qui a envoyé une fusée dans la lune était moins performant que notre smartphone pour une consommation d’énergie pourtant largement supérieure.
Et c’est un peu pour toutes ces raisons que les entreprises US sont en pleine cure d’amaigrissement. Les acteurs dans l’IA ont besoin de devenir plus compétitifs. Ils investissent à fond et élaguent dans la masse salariale dans le même temps.
Les autres entreprises tech prennent ca pour exemple, contraintes en plus par des conditions économiques hyper défavorables et dans un contexte ou dire que licencier pour augmenter la productivité c’est plus vendeur que d’admettre la réalité.
Une nouvelle ère ?
Et nous au milieu de tout ça, eh bien…
Je vais être honnête, je me suis vraiment demandé comment conclure cet article. J’essaie toujours de finir sur une note positive, mais l'exercice est ici difficile. Je vais quand même tenter.
Est-ce la fin d’une ère ? Sans doute celle de l'hyper-croissance déraisonnée, ce qui est pas plus mal. Cette cure d’amaigrissement forcé va peut-être nous aider à revenir à l’essentiel et pas juste courir après des vanity metrics (le nombre d’employés par exemple).
C’est aussi un basculement économique global et un bloc US qui a tendance à vaciller. Je veux y voir un peu de positif en se disant que l’Europe a des cartes à jouer. On est moins touchés que les US par les énormes vagues de layoffs récentes. Sans doute parce qu’on a des masses salariales moins délirantes qu’aux US, des modèles sociaux plus solides.
Alors que les géants américains se recentrent dans la douleur, c’est le moment pour nous de combler nos retards. Ces nouvelles technologies, plus accessibles et plus efficientes, nous permettent d’aller plus vite avec moins de moyens. C’est peut-être enfin l’heure de créer de vraies alternatives technologiques européennes, plus sobres et plus pragmatiques.
Sur ce, vous pouvez retourner à une activité normale.
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