L’Europe entre le marteau Chinois et l’enclume US

L’europe en action

En démarrant ce billet, enfin ces billets, je savais à l’avance que l’écriture allait être très très difficile.

Difficile car je souhaite aborder des sujets qui vont au delà de ma simple zone de confort. 

Ce qui m’a convaincu d’aller plus loin c’est la lecture de « IA La plus grande mutation de l’histoire » de Kai-Fu Lee. Ce livre, très bien écrit, aborde la question de l’IA et la positionne comme la future grande révolution générale de notre ère et comment cela va impacter nos sociétés. 

Au delà de ça, le livre aborde la situation économique mondiale, l’emprise américaine actuelle, le bulldozer Chinois qui arrive et les impacts sur l’emploi. 

L’Europe n’apparaît presque pas et je me disais qu’une analyse Européenne en plus serait intéressante. 

Ce serait l’occasion de parler aussi de RGPD (oui il y a des liens, vous verrez), de protectionnisme, de notre dépendance aux acteurs US et de la structuration de notre marché local. 

Et tout cela mélangé, je ne vous cache pas que c’est justement là d’où vient la seconde difficulté de cet article. Car en l’écrivant j’ai une confiance plutôt relative dans ce qui arrive. Autant vous dire, je suis inquiet. Ecrire un article pour y relater son pessimisme me semble peu intéressant. 

J’ai donc cherché à creuser les alternatives qui s’offrent à nous, et j’espère être très loin d’être exhaustif. 

D’ailleurs pour en revenir au livre cité plus haut, c’est aussi ce que fait l’auteur. Les premiers chapitres sont inquiétant, enfin surtout quand on est Européen et je vous expliquerai pourquoi, mais l’auteur tente lui aussi d’apporter des réponses sur certaines crises qu’il prédit. Et ces réponses ne reposent pas que sur la technologie, ce sont aussi des réponses politiques.

Comme c’est assez long, j’ai choisi de le découper en plusieurs billets de blog qui pourront se lire indépendamment mais avec à chaque fois les liens vers les autres articles en haut de billet.

Et voici les sujets qui seront abordés. 

J’ai décidé dans cette série de ne pas parler de l’aspect emploi qui est pourtant très important dans ce livre. Cela pourra être l’objet d’un autre billet plus indépendant.Par contre n’hésitez pas à voir cette vidéo entre temps :

Pour ce premier billet, parlons donc de cette bataille entre géants

L’Europe entre le marteau Chinois et l’enclume US

Le livre cité plus haut parle de nombreuses sujets, il y a 360 pages donc le mieux reste de le lire, d’autant qu’il est bien écrit. 

L’auteur parle de l’IA comme de la prochaine révolution sociétale qui s’annonce et des changements  (sur le transport, les communications, les interactions sociales, l’enseignement, le online to offline, et plus généralement sur l’emploi) que cela va engendrer. Et sa démonstration est plutôt efficace.

Pour situer le personnage, Kai-Fu Lee a vécu aux US pendant plusieurs années, étudié dans des universités prestigieuses dans le domaine de l’IA et y a développé le premier système de reconnaissance vocale. Il a ensuite travaillé pour Apple, Microsoft et Google. Il est ensuite parti en Chine pour prendre la tête de Microsoft Research Asia puis Google China. Désormais il dirige un fonds d’investissement Chinois. 

Bref, cela vous pose le personnage. 

Le bulldozer Chinois

Une chose m’a particulièrement frappé en lisant ce livre, c’est sans doute à quel point nous sous-estimons la Chine dans son emprise sur les TIC (technologies de l’information et de la communication) et le hardware. 

Beaucoup de gens ont encore cette image de la Chine comme étant 

– un pays majoritairement agricole et industriel 

– avec une main d’oeuvre à bas coût

– sans innovation et qui fait de la contrefaçon cheap

– très protectionniste donc bénéficiant d’un marché local simple (car captif et non exposé à la concurrence)

C’est sans doute une grave erreur de ne voir que ça. L’auteur aborde le sujet de la copie. Effectivement l’industrie Chinoise ne voit pas d’inconvénients à reproduire des concepts qui fonctionnent. Mais cela ne s’arrête pas juste à une contrefaçon bon marché sans valeur ajoutée. 

La Chine est un marché extrêmement concurrentiel, où tous les coups sont permis, où l’adaptation au marché local est primordiale, qui a cultivé ces dernières années une culture de l’excellence technique (faire fonctionner des services sur un marché de 1.4 Milliard d’individus c’est très exigeant), et une culture de l’entreprenariat très forte. 

Les entrepreneurs Chinois, poussé par un pouvoir politique qui investit massivement et un investissement privé très lourd sont en pleine marche forcée pour produire des entreprises hyper efficaces.

L’auteur parle d’entrepreneurs gladiateurs, très orienté business, à l’opposé des entrepreneurs US (et Européen) qu’il semble juger un peu plus tendre.

Il y a 170 pages avec des exemples très précis, ce qui ressort de cette lecture c’est la compréhension forte que l’industrie tech Chinoise est en train de constituer un rouleau compresseur en terme de méthodes et de moyens qui va occasionner une lutte très forte avec les US pour la domination économique.

La Chine a ses propres GAFAM, les BATX et ces entreprises tech sont impressionnantes. Et notamment elles ont accès au pétrole de notre siècle : les données. 

C’est d’ailleurs la caractéristique majeure de ces mastodontes, un accès à une quantité de données gigantesques.

Les données permettent d’améliorer encore et encore les algorithmes de recommandation, de calcul d’attribution de prêt bancaire, de ciblage publicitaire, de conduite de véhicules autonomes, de prédiction de trafic etc… 

Plus une entreprise a de données, plus elle creuse son avantage concurrentiel, perfectionne ses services, investit en R&D, augmente sa base utilisateur et le cercle vertueux (?) continue. 

La Chine avec 1.4 milliards d’habitants à un réservoir de données démentiel. 

Ils ont investis massivement dans la régulation des feux de circulation, le transport routier autonome, le paiement sur mobile, l’économie O2O (online to offline), les Smart City, la traduction temps réel. Ce ne sont que quelques exemples mais des exemples dont certains vont transformer nos vies futures.

Bien sûr ce qu’on voit de loin concerne des usages qui nous paraissent suspects, comme la reconnaissance faciale utilisé dans le cadre de l’enseignement

Mais ce qui est sûr c’est que la Chine se créé une expertise dans des domaines qui sera très difficile à rattraper.

Une guerre entre géants

Cette montée en puissance passe peut être inaperçu pour nombre d’entre nous car les effets à court terme ne se voient pas toujours. Nous ne voyons pas l’eau bouillir (Cf la fable de la grenouille dans l’eau bouillante)

Pour autant elle donne lieu à une guerre économique assez forte qui résonne chez nous en ce moment :

– conflit autour de Huawei 

– conflit autour de TikTok

– augmentation des droits de douane

Tout cela sur fond de conflits politiques : conflit autour de l’OMS, l’instrumentalisation du COVID, Hong Kong, Taiwan, les Ouighours etc… 

A ce jour la Chine est en route pour prendre une position forte sur la téléphonie (Xiaomi, One Plus, Huawei, Honor) au détriment des marques Européennes, Coréennes et Japonaises (même si Apple à lui tout seul vaut désormais plus que la totalité du CAC 40…).

Elle a une expertise et un savoir faire non discuté désormais sur le Hardware et l’électronique via Shenzen. 

Bref, les deux géants se disputent l’hégémonie sur les TIC et l’IA et l’Europe est pris entre deux feux. 

Et l’Europe dans tout ça ?

Sur le papier, la communauté Européenne c’est 446M d’habitant, un PIB de 22000 milliards (en 2018 donc il faut sans doute enlever le UK), soit la seconde position derrière la Chine mais devant les US. C’est très honorable.

Mais l’Europe a ses propres défis à régler. 

Tout d’abord elle a un souci de stabilité politique de la zone Euro. Les individus ayant peu de confiance dans la construction européenne, notamment depuis 2005 et le déni de démocratie lié au référendum Européen. On assiste également à un certain repli national dans beaucoup de pays, classique en temps de crise mais révélateur du manque d’unité politique de l’union.

L’Europe c’est aussi un ensemble moins homogène que les US ou la Chine notamment sur le plan fiscal. 

Le marché Européen représente 446M d’habitants en théorie. Mais c’est un marché très fragmenté.

Je peux vous le dire via l’expérience de Malt, construire une société Européenne est un défi qui recommence sur chaque pays. Notre seule harmonisation c’est la monnaie, mais c’est bien maigre. Entre les différences de langues, de protectionnisme local, de réglementations, c’est très dur de réussir à monter une entreprise paneuropéenne.  

On pourrait être tenté de le voir comme un avantage. 

Les entreprises US ont toutes les difficultés du monde à localiser leurs produits correctement. Le grand défaut des entreprises de SF c’est bien souvent d‘avoir une vision universaliste de leurs produits. Si ça marche chez eux, ça doit marcher partout. 

“L’avantage” de notre marché fragmenté c’est donc qu’il peut constituer un bouclier contre les entreprises US et Chinoises qui ont plus de mal à adapter leurs produits. 

Je ne parle pas de pur produit tech qui sont transposables plus facilement, mais de produit métier (médecine, juridique, voyage, emploi, fintech etc…) qui doivent s’adapter à un marché. 

En réalité avoir un marché ardue n’est pas le meilleur avantage au monde. C’est un très gros handicap pour voir apparaître des super champions de type GAFAM ou BATX.

Je disais que la seule harmonisation c’était la monnaie, j’ai caricaturé. Il y en une autre récente, la RGPD.

Et on verra dans le prochain billet dans quelle mesure il s’agit d’un sujet important, d’autant plus dans un monde où les données constituent le pétrole du 21eme siècle.

Point de salut ?

Peut on lutter dans ce contexte ? Comme je le disais plus haut, notre fragmentation, nos divisions et nos différents nationalismes ne jouent pas en notre faveur pour créer des super champions capable de rentrer dans la cour des GAFAM/BATX.

Nous avons prouvé par le passé que nous pouvions créer des consortiums comme Airbus ou l’agence spatiale européenne mais il s’agit d’exemples très particulier. 

Fun fact et totalement hypothétique, un point qui pourrait paradoxalement évoluer dans le futur c’est l’absence de langue commune. En effet il y a des avancées fortes sur la traduction temps réel développé en Chine et aux US. Il est possible que ces pays nous donnent un outil puissant dans le futur. Mais à quelle échéance pour quelque chose de vraiment mature, utilisable dans tous les contextes, 5 ans, 10 ans, 15 ans, plus ? De mon point de vue ce sera cependant plus rapide que d’attendre que toute l’Europe adopte un jour la même langue ou que chaque pays élève son niveau d’enseignement de l’Anglais.

Une piste que l’on entend parfois et qui me semble intéressante serait une refonte de l’Europe en repartant d’un noyau dur. 

L’idée étant de garder la zone euro comme une zone de libre échange économique mais de  recréer un noyau dur constituée de quelques pays avec une vision fédéraliste plus forte, des institutions communes, des législations communes, un impôt fédéral permettant une redistribution entre états riches et pauvres, un dirigeant commun etc…

On retrouve cette idée développée ici ou ici et manifestement l’idée n’est pas neuve (1994). 

Je ne cache pas que je trouve l’idée plus séduisante que l’Europe actuelle qui n’en finit pas de ne pas savoir où elle va, qui est relativement paralysée dans ces décisions à 27, minée par un manque d’unité politique et noyautée par des états qui font office de siphon fiscaux permettant à des puissances étrangères d’optimiser leurs impositions chez nous. 

Cette hypothèse impose bien sûr une certaine perte d’identité nationale et je comprends bien sûr les arguments contre. 

Cependant au rythme où vont les choses, si nous continuons à décliner économiquement, nous perdrons aussi notre identité mais le choix de notre nouvelle identité nous sera imposée.

Bref, il nous faut une Europe forte et unie, moins fragmentée, qui tranche sans doute avec la voie empruntée actuellement.
Sur le plan économique cela créera des opportunités pour construire des futurs champions.
Sans forcer le trait je pense par exemple que Malt pourrait gagner 10 ans sur son plan de développement si nous ne devions pas aborder chaque pays un par un.

Au delà de l’aspect économique, cela nous redonnerait de la voix sur le plan international pour parler de sujets de fonds : écologie, libertés individuelles, solutions face à la crise de l’emploi par exemple.

Je vous donne rendez-vous dans le prochain billet : Bataille autour des données

3 réflexions sur “L’Europe entre le marteau Chinois et l’enclume US

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