« On vend une compétence, pas un lieu » ?

Récemment j’ai eu un échange sur Twitter qui m’a interloqué (interloquer ça fait classe). La discussion portait sur les tarifs affichés sur Hopwork et jugés assez bas par mon interlocuteur (un autre sujet pour plus tard). Je précisais qu’en région les tarifs étaient moins élevés et je donnais l’exemple de mon cas personnel en évoquant le fait que j’ai eu une perte de 25% en descendant à Lyon.
En réponse, j’ai eu la phrase suivante : « Comme déjà dit, on vend une compétence, pas un lieu ». (Paf, dans les dents)

Que signifie cette phrase ? Elle sous entend que si on est compétent (c’était peut être une attaque d’ailleurs ^^), on devrait se vendre au même prix partout. Le lieu n’altère pas ou ne bonifie pas nos compétences.
J’étais étonné de cette remarque car la personne qui me l’a fait habite en Rhône-Alpes, c’est donc quelqu’un qui connaît la réalité du marché en dehors de Paris. Ce type de réponse m’aurait moins étonné d’un habitant d’Ile de France.

J’ai moi-même bossé 12 ans sur Paris. Et je me suis habitué au marché que ce soit en terme de coût de la vie et de salaires (puis TJM quand je suis passé freelance). J’ai vu ce petit sentiment « parisianiste » qui consiste à penser que tout peut se généraliser à partir de Paris. Je comprends ce sentiment. Après tout, Paris représente 1/5eme de population et concentre une masse d’entreprises gigantesques.
Quand on ne connaît que ce référentiel, il paraît difficile d’imaginer et de comprendre pourquoi le même boulot fourni devrait être dévalorisé de 25/30% dans une autre ville de France. Voire même d’oublier qu’il existe 4/5eme d’habitants ailleurs.

Donc je comprends cette remarque. On peut penser que pour une société, le valeur ajoutée produite par ces salariés est la même qu’il soit Parisien ou Lyonnais. Et qu’en conséquence il devrait être rémunéré de la même façon.

Mais c’est quand même très réducteur et faux.

Faux parce que la valeur ajoutée produite peut dépendre aussi de votre emplacement. Par exemple une société incubé par YCombinator a plus de chances de succès qu’une startup incubé dans les Vosges (même si c’est bien les Vosges).
Réducteur parce qu’un freelance (ou un salarié d’ailleurs) dépend de la loi de l’offre et de la demande.

Et Paris est un marché « généreux » en terme d’offres. Je me rappelle de 2011, j’ai activé mon CV sur plusieurs plateformes, je recevais jusqu’à 20 appels par jour. Si la demande est très forte, les tarifs/salaires augmentent. Normal.
Par comparaison, mon premier mois d’arrivée sur Lyon j’ai eu une seule proposition de mission. La négociation est quand même bien plus difficile dans ces conditions quoi qu’en dise…

Bon mais dans tout les cas, quel est mon « juste prix » en terme de salaire/TJM ? Qu’est ce qui définit que ce que je gagne est « juste » ?
Pourquoi 500€/jour et pas 20000 ? Ou 10 ?

On ramène parfois cela au cout de la vie. Or les personnes habitant sur Paris doivent faire face à un marché de l’immobilier qui a atteint de tels sommets (entre 34 le m² en moyenne à la location et 9756 € le m² à l’achat) qu’il devient impossible de vivre dans Paris même pour un couple correctement payé. Bien sûr il reste la possibilité d’être plus éloigné, d’accepter entre 1h et 2h de transport. Ma conviction c’est qu’une personne déjà fatigué et stressé quand elle arrive, c’est perdant pour tout le monde. Les salaires essaient, sans succès cependant, de s’adapter à ce marché immobilier pour garantir un accès au logement à leurs salariés.
Petite parenthèse au passage, quand on ajoute à cela le coût de location des locaux de l’entreprise, pas mal de sociétés auraient un intérêt immense à se délocaliser en Région… mais c’est une autre histoire.
Mais c’est un choix d’habiter sur Paris, non ? Donc annoncer « Comme déjà dit, on vend une compétence, pas un lieu » peut finalement me mener à penser qu’il n’y a aucune raison d’avoir des tarifs plus élevé sur Paris juste parce qu’habiter sur Paris est couteux, non ?
Paradoxe ? Mauvaise piste à mon avis.

Dans le livre « Remote » de Jason Fried (page 161 pour les pointilleux) ils ont justement eu à répondre à cette question chez 37 Signals puisqu’ils embauchent des personnes partout. Leur réponse est simple : « Equal pay for equal work ». Si l’un des membres de 37 signals fait le même boulot qu’un autre, il est payé pareil, qu’il bosse à Houston, New York, au fin fond du Kentucky etc…
Mais au prix de Houston ou de New York ? Eh bien ils paient tout le monde en s’alignant sur le marché le plus haut.
En faisant cela ils disent implicitement que c’est effectivement le marché et la loi de l’offre et de la demande qui dictent la valeur. Normal en fait, back to the basics. S’ils vendent leur produit sur le monde entier c’est en partie parce qu’ils ont une image mondiale hérité du fait d’être dans un « hot hub » qui fait rêver avec une émulation gigantesque lié à leur emplacement. Leur position stratégique leur donne accès à très grosse demande, ils vendent bien, ils écrivent bien, ils paient bien, il y a des licornes partout etc… etc…

Bref, on ne vend pas qu’une compétence indépendamment du lieu. On est dépendant du marché.
Avec l’essor du remote on sera peut être tous un jour sur des salaires de New York qui sait ? (spoil : j’en doute) En attendant wait and see.
Et c’était tout ce que je voulais dire dans ce billet ^^

 

4 réflexions sur “« On vend une compétence, pas un lieu » ?

  1. Merci pour cet article qui reflète largement mon expérience.

    On pourrait même aller jusqu’au bout du raisonnement, en imaginant un développeur architecte qui se délocalise en rase campagne. La demande se limitant aux entreprise qui travaillent en télétravail (malheureusement très peu encore) le TJM pourrais se retrouver très très bas…

    La solution dans ce cas là est plutôt à la création d’activité plutôt que de se vendre en freelance.

    Benoit

    • La création d’activité a ses propres problématiques qui sont parfois les mêmes. Aller dans un endroit avec une très faible activité économique peut être très difficile aussi pour le créateur.

  2. Pingback: Tarif des développeurs freelances | Eventually Coding

  3. Je répond en tant qu’auteur des tweet mentionnés dans l’article 🙂

    « Mais c’est un choix d’habiter sur Paris, non ? Donc annoncer « Comme déjà dit, on vend une compétence, pas un lieu » peut finalement me mener à penser qu’il n’y a aucune raison d’avoir des tarifs plus élevé sur Paris juste parce qu’habiter sur Paris est couteux, non ? »

    Justement, c’est un choix d’habiter sur Paris, donc mon tarif ne doit pas être adapté en fonction du montant de mon loyer, car c’est également un choix d’habiter dans 35m2 ou 120m2 par exemple. Mes clients ne doivent pas payer plus cher mes services pour compenser les frais de mon bel appartement avec vue, mais pour payer mes services qui ont une valeur ajoutée plus ou moins importante et qui justifient un tarif plus ou moins important.

    Donc, si un client sur Paris souhaite bénéficier de mes services, moi qui suis prestataire en Rhône-Alpes, je ne vais pas adapter mes tarifs en fonction du montant de mon loyer et du cout de la vie dans ma ville, mais de la valeur réelle de mes services.

    Si je considère que mes services valent 600€ jour, je les vendrai 600€ jour quelque soit ma ville, de mon loyer, etc…

    Cela invite justement à penser le tarif autrement que « montant de mes factures + montant des mes charges + combien je veux gagner à la fin du mois + …) » mais plus en terme de « valeur » apportée au client.

    Enfin, je crois qu’il ne faut pas mélanger les freelances et les startup / entreprises, car là en effet le facteur ville peut jouer sur les tarifs et le succès comme mentionner dans l’article, car le contexte et le marché n’est pas le même.

Laisser un commentaire